Jacques Chanut, président de la Fédération du BTP de l’Isère

Loin de l’image véhiculée par le passé, les entreprises et les métiers du BTP se transforment. Une mutation incarnée par Jacques Chanut, président de la Fédération du BTP de l’Isère depuis janvier 2004 et dirigeant de la société Chanut Entreprise, à Bourgoin-Jallieu. Il dresse pour Présences le portrait d’un secteur confronté à de nombreux défis, qui s’adapte et innove sur tous les fronts.


“ En Isère, notre Fédération travaille avec des industriels sur les matériaux du futur” 

 

Quels sont les chiffres clés du BTP en Isère ?
En 2006, notre secteur recensait 7 581 entreprises et plus de 26 500 emplois pour 3,2 MdsE de chiffre d’affaires. Le BTP représente ainsi une véritable force professionnelle. Les entreprises et les artisans du BTP, présents dans la plupart des communes, jouent d’ailleurs un rôle essentiel dans le développement économique et la cohésion sociale des territoires. Au sein de la Fédération, notre conseil d’administration de trente membres assure une représentation équilibrée des différents secteurs géographiques et de l’ensemble des métiers du BTP. Grâce aux informations qui remontent du terrain, nous avons une vision assez juste de la situation vécue par les entreprises.

Justement, comment se présente la conjoncture pour le BTP ?
Après avoir traversé un cycle de décroissance historique entre 1993 et 2000 – nous avons perdu 20 % de nos salariés dans cette période –, nous retrouvons une situation positive du fait du redémarrage du marché de la construction. La masse salariale de nos entreprises a augmenté de plus de 30 % depuis quatre ans, sous le double effet des créations d’emplois et de l’augmentation des rémunérations. Les entreprises ont besoin d’une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée que nous peinons à trouver, ce qui a pour effet de tirer les salaires vers le haut. Cela a pu déstabiliser certains de nos adhérents. Pour ma part, je pense que nous devons nous féliciter de cette évolution. Cela se sait, désormais, que le BTP recrute et qu’il rémunère mieux les compagnons. Nos villes se transforment aussi grâce à des chantiers et à des réalisations de plus en plus techniques. Tout cela participe au changement d’image des métiers du BTP. Du coup, notre secteur attire de nouveau les jeunes, et les centres de formation font chaque année le plein. Dans le CFA des métiers du BTP, créé à Bourgoin-Jallieu, nous avons dû, cette année, refuser des demandes. Même chose pour l’IMT (Institut des métiers et des techniques) et l’ISCO (Institut supérieur de la construction), établissements de formation de la CCI de Grenoble, en partenariat avec la profession, qui attirent des candidats de qualité.

Vous continuez néanmoins de tirer la sonnette d’alarme sur les difficultés de recrutement…
Oui, car le nombre de compagnons qui prendront leur retraite dans les trois à cinq années à venir ne se trouve pas compensé par les jeunes en formation. Nos entreprises devront donc élargir leurs recrutements aux salariés d’autres secteurs professionnels, et peut-être vers des secteurs en reconversion. Tout cela sera à étudier au niveau des bassins d’emploi. Autre conséquence du manque de main-d’œuvre : nous ne pourrons échapper à l’étalement dans le temps des commandes. Le “tout, tout de suite !” dans le bâtiment n’existe plus, et la commande publique devra en tenir compte. Au sein de la Fédération, nous demandons, par exemple, que les appels d’offres pour les chantiers importants soient étalés dans le temps. Cela fonctionne dans d’autres départements. Les entreprises du bâtiment se sont déjà beaucoup adaptées pour faire face à la demande. En six ans, le nombre de chantiers a été multiplié par 1,7. Je ne connais pas beaucoup de secteurs qui ont su faire face à l’augmentation de 70 % d’une filière de production ! Cet étalement de la commande publique représente un énorme enjeu pour tout le monde. La construction de logements a pris beaucoup de retard en France dans les années 80 et 90. On le constate pour nos propres salariés, qui peinent à se loger. Les collectivités jouent maintenant le jeu en essayant de trouver des solutions pour un foncier à un prix abordable. Mais le rattrapage ne se fera pas sans les entreprises du bâtiment. Elles doivent disposer d’une bonne visibilité sur les programmes, afin d’être en mesure de répondre dans les meilleurs délais et de produire dans les meilleures conditions. Quels sont les autres défis de la profession ?Ce sont sans conteste ceux li és au respect de l’environnement, qui représente un enjeu essentiel de mutation de nos métiers. Les entreprises du BTP n’accusent aucun retard sur le solaire et le photovoltaïque : elles disposent d’ores et déjà d’agréments, de qualifications, et elles ont formé leur personnel à ces techniques. En revanche, sur la conception de bâtiments à énergie positive, la réalisation de chantiers HQE (haute qualité environnementale) ou encore la gestion des déchets, les défis de mise en œuvre de nouveaux matériaux sont majeurs pour nos entreprises. Pour mieux nous préparer, nous avons, au sein de la Fédération départementale, un cadre à temps plein qui intervient sur des séances d’information, des conférences et des formations, avec le soutien de l’Ademe et de la Région. De façon encore plus prospective, de grands groupes industriels du département, comme Vicat, Lafarge et Saint-Gobain, et notre Fédération se sont associés, afin de travailler sur les matériaux du futur ou de nouvelles approches respectueuses de l’environnement ; par exemple, sur des bétons absorbeurs de CO2. Il y a également des réflexions sur des bleus de travail intelligents, pour prévenir les risques, ou encore des avertisseurs enterrés dans les réseaux d’eau ou d’égouts. Il s’agit bien de travaux de R & D, portant sur des matériaux innovants qui pourraient voir le jour d’ici dix à quinze ans. Notre rôle consiste à faire remonter aux chercheurs et aux industriels des préconisations pratiques de mise en œuvre. Ces travaux, qui font se rencontrer trois mondes et trois cultures très différents – les ingénieurs, les chercheurs et les entreprises du BTP –, se révèlent tout à fait passionnants et prometteurs. Enfin, au niveau national, nous sommes particulièrement attentifs aux travaux réalisés dans le cadre du Grenelle de l’environnement. Car si nous prenons plaisir en tant que professionnels à travailler sur des chantiers haut de gamme et des bâtiments respectueux de l’environnement, nous avons avant tout l’esprit concret : tout ne se fera pas tout de suite, et surtout pas à n’importe quel prix. Il est par exemple faux de penser qu’un chantier HQE peut être réalisé au même coût, et dans les mêmes délais, qu’un chantier classique.


Qu’est-ce qui vous séduit le plus, finalement, dans votre métier ?
Nous avons la chance de pratiquer un métier immortel, l’homme ayant toujours construit et éprouvé le besoin d’améliorer son cadre de vie. Mais le BTP demeure très dépendant de la situation économique. Nous ne réalisons en outre que des prototypes, et nous prenons de ce fait des risques élevés sur chaque appel d’offres, plus ou moins rémunérateurs en fonction des aléas des chantiers. Quoi qu’il en soit, le milieu du BTP est enthousiasmant en termes de relations humaines. Nous sommes interdépendants, ce qui peut générer des tensions mais aussi créer des liens forts. C’est enfin un secteur qui comporte de belles entreprises, où l’ascenseur social fonctionne à plein. Il n’est pas rare de voir des compagnons devenir patrons ou faire de belles carrières de cadres d’entreprise. La vocation de la Fédération consiste à anticiper le plus possible pour éviter que nos entreprises ne subissent les évolutions. Nous l’avons vu dans le domaine de l’environnement. Dans le domaine commercial, nous incitons de plus en plus nos membres à travailler en réseau afin de proposer une offre et un service global lors des appels d’offres. Je suis convaincu qu’une partie des marchés du futur passera non plus seulement par la construction seule, mais par l’exploitation de bâtiments pour le compte de tiers, en contrepartie du versement d’un loyer. De grands groupes proposent déjà ces services. Les PME du BTP devront là encore s’organiser pour se positionner sur ces solutions.
É. Ballery



Photo F. Ardito


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