Le bien-être s’invite dans l’entreprise

Et si on changeait enfin ses habitudes, son décor, son rythme au travail ? Si on acceptait l’idée que les intérêts du salarié et de l’entreprise se rejoignent ? Quelques pistes pour comprendre que, même au bureau, il n’y a pas de mal à se faire du bien…
Lors d’une récente commission plénière, une quarantaine de chefs d’entreprise de la section grenobloise du Centre des jeunes dirigeants (CJD) ont été invités… à pousser la chansonnette. Une manière pour le moins conviviale d’appliquer à la lettre les préceptes du bien-être au travail, l’un des sujets de réflexion de l’organisation. “Chanter, c’est pour rappeler la nécessité de créer du lien et du sourire dans les groupes, en dépassant la crainte de l’autre, explique Joël Hoffmann, président du CJD Grenoble. Nous voulons rappeler aux entreprises que l’homme est au centre du système et qu’il doit s’y sentir bien pour progresser.” Repenser l’homme au travail semble anachronique dans une conjoncture difficile. Pourtant, le mauvais stress et la dépression liés au travail, on sait maintenant ce qu’ils coûtent. Ces maladies qu’on appelle “risques psycho-sociaux” affectent 22 % des salariés de l’Union européenne et sont responsables d’un quart des arrêts de travail de deux à quatre mois. Dès 2000, l’Institut national de Recherche et de Sécurité estimait le coût direct et indirect du stress dans une fourchette de 830 à 1 656 millions d’euros par an en France, soit 10 à 20 % du budget de la branche accidents du travail-maladies professionnelles de la Sécurité sociale. Plus récemment, des études ont rapproché le coût direct du stress, mesuré en termes de santé, et le coût différé, tel qu’un manque de productivité de l’entreprise. Les experts, en France, comme à l’étranger, montrent que le stress coûte ainsi 3 à 5 % du PIB chaque année.


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L’homme est au centre du système et il doit s’y sentir bien pour progresser”

L’entreprise, fournisseur de travail… et de bien-être ?
“Ces symptômes persistants ont fini par alerter les dirigeants sur la manière de conduire leur entreprise”, note Dominique Steiler. Cet enseignant-chercheur à Grenoble École de Management dirige le Centre de développement personnel et managérial, qui s’intéresse au développement du bien-être et de la performance humaine dans les entreprises. Pour être efficace au travail, la notion de plaisir doit être restaurée : “Le travail, étymologiquement, c’est la torture. Nous devons définitivement tourner le dos à cette conception et rendre les collaborateurs heureux de pousser la porte du bureau le matin”, poursuit Dominique Steiler. Roche Diagnostics France, à Meylan, s’est penché sur le sujet. À l’occasion d’un vaste projet de réorganisation entamé en 2007, l’entreprise a planché sur l’environnement de travail idéal. Tous les salariés ont été invités à imaginer comment leur employeur pouvait leur faciliter la vie. Et maintenant, tous les vendredis après-midi, ils quittent l’entreprise avec un panier rempli de fruits, légumes, œufs et pain. Ce premier plaisir du week-end est livré par KioskGroomServices. La société, créée par Edwige Kuntz, assure pour Roche Diagnostics et d’autres entreprises d’Inovallée un véritable service de conciergerie : pressing, repassage, cordonnerie, démarches administratives, comme si le salarié se sentait un peu à l’hôtel. Et d’ailleurs, les collaborateurs de Roche Diagnostics peuvent désormais mettre les pieds sous la table. À leur demande, l’entreprise a créé une salle de détente où l’on vient papoter et croquer un sandwich ou une salade…

Po-si-ti-vons !
Ça bouge aussi côté management. L’heure est à la pratique de la psychologie positive. “Il faut s’intéresser à ce qui marche bien chez la personne, l’encourager dans ses voies de succès”, commente Dominique Steiler. Un enjeu majeur de la qualité de vie au travail est de reconnaître les gens dans leur travail et donc de s’intéresser à ce qu’ils font plutôt qu’aux seuls résultats. Mais s’intéresser à ce qu’ils sont compte de plus en plus aussi ! Des travaux scientifiques ont montré l’efficacité de la méditation pour décupler le bien-être des collaborateurs. À pratiquer dans l’entreprise ou à l’extérieur, des sessions mindfulness aident à reprendre pleinement conscience de soi. Cette approche prend racine dans le bouddhisme et peut se prolonger à travers le yoga : “Son intérêt est d’offrir une nouvelle vision des choses, dans toute leur vérité et leur authenticité. C’est une excellente façon d’évacuer les pensées négatives au travail”, explique Dominique Steiler. Les managers ont besoin de se forger un nouveau mental ? Des sociétés se spécialisent dans les stages de développement personnel et collectif. Allibert-entreprises, à Chapareillan, propose ni plus ni moins que de “changer de temps et d’espace”. Et encourage les entreprises à adopter de nouvelles pratiques. Ici, on veut fertiliser l’imagination, favoriser la communication interpersonnelle. Des guides experts de haut niveau interviennent pour rapprocher les valeurs de la nature et du voyage de celles du travail. Ce qui importe avant tout : s’ouvrir à l’autre, au monde et à soi, l’épanouissement personnel au travail ouvrant la voie à de nouvelles performances. “Il faut d’abord rendre ses collaborateurs heureux ! Le reste – l’efficacité, la productivité – suivra”, confirme Dominique Steiler.




“L’art instaure un état d’esprit et donne le sourire aux collaborateurs lorsqu’ils arrivent le matin”

Repenser l’espace
Se sentir bien dans son entreprise, c’est aussi travailler dans un environnement pensé pour faciliter les tâches et les rendre agréables autant que possible. Aujourd’hui, les audits d’ergonomie de locaux professionnels vont au-delà des demandes strictement fonctionnelles pour répondre à une demande de recherche de bien-être. “Le marché s’ouvre. Il y a maintenant 3 500 ergonomistes en France et on a moins besoin d’expliquer tout ce que nous pouvons faire”, se réjouit Damien Huyghe, cogérant d’Idénéa. Le spécialiste de l’ergonomie, à Saint-Martin-d’Hères, travaille aussi bien avec des grandes entreprises que des TPE, notamment sur des projets de mise en cohérence des conditions avec des changements d’organisation. Bon signe : Idénéa intervient de plus en plus pour le confort d’usage de nouveaux bâtiments d’entreprises et de collectivités. Du confort, il en faut pour donner envie de travailler. De l’intimité aussi. Plébiscité pour une rationalisation de l’espace, l’open-space n’a pas toujours contribué aux meilleures relations sociales. “L’open-space a prouvé son efficacité pour le management, mais il doit être aménagé de façon à privilégier des espaces de convivialité et d’intimité”, estime Martin Berger, artiste décorateur au sein de l’atelier qui porte son nom, à Grenoble. Heureusement, l’openspace a entamé sa mue. Pour Philippe Jordan, gérant d’Ormepo, spécialiste de l’aménagement de bureaux à Fontaine, l’évolution de tels espaces peut conjuguer travail d’équipe et respect de l’individu. Les nuisances sonores peuvent être traitées grâce à l’intégration de box et de cloisons acoustiques capables d’absorber considérablement les bruits.

L’art et la manière
Un aménagement innovant peut aussi suggérer des ambiances zen et studieuses. Martin Berger préconise l’entrée de l’art dans le monde du travail : “Il est temps de dépasser la stricte fonctionnalité et d’instaurer un peu de poésie. Les collaborateurs n’en seront que plus efficaces. L’art, ce n’est pas distraire, c’est personnaliser son espace et défendre ses valeurs. C’est aussi de la douceur pour mieux se concentrer.” Par goût personnel et par conviction, Bruno Ribard, PDG de Cedrat, à Meylan, a transformé les locaux de son entreprise, spécialisée dans les logiciels de simulation et la mécatronique, en galerie d’exposition. Depuis cinq ans, tous les deux mois, un artiste local est invité à exposer ses toiles. “Il y en a parfois 80, les salariés peuvent installer aussi celles qu’ils aiment dans leurs bureaux, cela participe à notre identité. L’art instaure un état d’esprit et donne le sourire aux collaborateurs lorsqu’ils arrivent le matin”, observe Bruno Ribard. L’art dans l’entreprise, c’est, mieux que véhiculer la culture de l’entreprise, contribuer au bien-être des salariés. Un cadre de vie embelli et souvent mis à jour, un espace égayé, créateur d’émotions et d’échanges rassemble intelligemment les collègues. Et à défaut de tableaux, on peut jouer sur les couleurs. La mode actuelle s’est emparée des tons ocre et orangé. “On retrouve davantage de couleurs douces, mais aussi et surtout le besoin de différencier les espaces selon leur fonction, pour aider le collaborateur à changer d’univers”, détaille de son côté Maurice Pellet, dirigeant de G-Ysern, spécialiste du bureau, à Gières. Côté déco, l’heure est au design. “L’ambiance doit abolir le fonctionnel, le mobilier inspirer l’harmonie et l’épanouissement dans l’entreprise”, suggère Christian Jolly, dirigeant de Bureau Équipement Conseil, à La Tronche. Les fauteuils et les sièges y jouent un rôle prépondérant. “L’arrivée des résilles p our les dossiers et maintenant pour les assises ajoute un confort supplémentaire”, évoque Maurice Pellet. Même avis pour Martin Berger, qui suit avec intérêt l’évolution toujours plus confortable des sièges : “Il existe des matériaux composites et des structures qui permettent un confort et un maintien optimaux. Protéger se s lombaires est capital pour travailler bien et longtemps.”




“Les entreprises où il fait bon travailler sont aussi celles qui affichent d’excellentes performances”

Appuyer sur la détente
“La régulation respiratoire et cardiaque joue un rôle majeur au travail”, défend en outre Dominique Steiler. D’où l’importance des pratiques physiques, essentielles au maintien de l’équilibre. Elles ne sont pas toujours simples à mettre en place dans l’entreprise, même si un nombre croissant de sociétés en acceptent le principe. Aux États-Unis, ces pratiques sont fréquentes. On montre plus de facilité à se livrer côte à côte dans l’exercice corporel. Ancien préparateur physique pour le Stade Français Rugby, Laurent Segura a créé la société Genesis Coaching Sportif, à Saint-Nazaire-les-Eymes. Pour les comités d’entreprise et les dirigeants, il a imaginé un programme de Power Plate spécifique à l’entreprise. “Il faut seulement prévoir suffisamment d’espace et ses affaires de sport”, explique Laurent Segura, qui se déplace avec ses machines sur les lieux de travail. Des entreprises aussi différentes qu’une chaîne de coiffure locale et le spécialiste italien de la construction bois Carbone Zero invitent chez elles Genesis Coaching Sportif. Pour prévenir les petits désagréments liés aux gestes répétés des métiers. Et surtout pour faire du bien. Des sources de zénitude existent aussi à l’extérieur de l’entreprise. Les golfs sont des espaces reconnus de décompression et de détente après le travail. L’institut d’hydrothérapie du Grand Hôtel d’Uriage offre, entre autres, des séances bien-être à la carte à la pause déjeuner, du bain hydromassant aux massages sous affusion, et un accès libre à l’ensemble d’un pôle bien-être richement doté. Plusieurs établissements de la région grenobloise ont récemment développé des offres spa ou encore feng-shui, chacun avec son identité propre, à l’image de l’espace relaxant du Château de la Commanderie, à Eybens, ouvert dès midi. Les plus actifs ont rendez-vous à Meylan Fitness, à Energym, à Saint-Égrève, ou encore au Carré des Sports, récemment inauguré à Seyssins. Ici, les salariés se retrouvent pour s’adonner à leur discipline préférée, dans une ambiance à la fois sportive et chaleureuse. Un parcours acrobatique indoor, unique en Europe, jouxte des activités de détente et des plateaux de jeu autorisant un large éventail de pratiques.

Après l’effort, le réconfort ?
Et pourquoi ne pas prolonger le sport de midi par une courte sieste au bureau, comme le préconisent les médecins ? “C’est possible aujourd’hui, grâce à des mécanismes plus performants sur les sièges”, confirme Maurice Pellet. La Chine n’a-t-elle pas inscrit la sieste au travail dans sa Constitution ? Des entreprises de culture anglo-saxonne implantées dans l’agglomération ont aussi aménagé des salles de jeux. Les managers en sont convaincus, une partie de Baby-foot entre deux dossiers améliore les facultés de concentration. “Les chefs d’entreprise doivent comprendre que le bien-être, ce n’est pas buller. Bonheur n’est pas un gros mot dans l’entreprise”, conclut Dominique Steiler. Pour preuve, les entreprises européennes où il fait bon travailler sont aussi celles qui affichent d’excellentes performances. Et si certains aspects du bien-être au travail demeurent encore parfois tabous, le débat qui s’amorce rappelle utilement une évidence : les femmes et les hommes restent le levier essentiel de la réussite d’une entreprise.
R. Gonzalez


 
En savoir plus
Selon une enquête de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de travail réalisée en 2005, 27 % des salariés français se plaignent de problèmes de santé liés à un travail stressant. Plus récemment, une étude nationale rendue publique en avril 2006 révèle que 44 % des Français déclarent être stressés sur leur lieu de travail dont 18 % à un niveau mettant en danger leur santé psychologique ou mentale. Les femmes sont les premières victimes du stress (55 %). Au niveau européen, un accord-cadre sur le stress d’origine professionnelle ratifié en octobre 2004 privilégie une approche individuelle de la gestion du stress.

Dominique Steiler a publié Assessing occupational stress, transcultural validation of an occupational stress audit tool for use in France (LAP Lambert Academic Publishing, 412 pages, 2009).












       

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