BNP Paribas : Michel Pébereau, président du conseil d’administration

 “ Il faut rompre avec la facilité de la dette ! ”

 

Le 14 décembre 2005, la commission sur la dette publique, présidée par Michel Pébereau, remettait ses conclusions au ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Le rapport, fruit d’un large consensus, formulait notamment vingt préconisations pour rétablir la situation des finances publiques, renforcer la croissance économique et la cohésion sociale. Un an après la sortie de ce rapport événement, et à la veille d’échéances électorales importantes, Michel Pébereau revient sur un sujet clé pour la compétitivité de la France et de ses entreprises.

Quel diagnostic dressez-vous sur l'état de l'endettement de la France ?

Michel Pébereau : Nos finances publiques sont dans une situation très préoccupante. Notre dette publique a été multipliée par cinq, en euros constants, depuis 1980, passant du cinquième aux deux tiers de notre production nationale (PIB). Elle dépasse 1 150 Mds€. Le paiement de ses seuls intérêts – plus de 40 Mds€ en 2005 – absorbe l’intégralité du produit de l’impôt sur le revenu. Et à cette dette financière s’ajoutent d’autres engagements de l’État : son engagement au titre des retraites de ses fonctionnaires peut être évalué, au minimum, à 400 MdsE. L’explosion de la dette ne s’explique pas par des circonstances exceptionnelles, comme une croissance trop faible ou des taux d’intérêt trop élevés. Elle résulte de la succession de vingt-cinq années de déficits de nos administrations publiques. Alors même qu’elles bénéficient du taux de prélèvement obligatoire le plus élevé des sept grands pays industrialisés, elles doivent s’endetter pour financer des dépenses publiques plus importantes encore – à savoir  53,4 % du PIB !
Il y a pire. Cette dette n’est pas le résultat d’un effort structuré pour la croissance et la préparation de l’avenir. L’effort en matière de recherche et d’enseignement supérieur stagne, et les investissements publics ont diminué. Une large partie de la dette a été constituée pour financer des dépenses courantes de l’État et pour reporter sur les générations futures une fraction – 100 Mds€ sur 10 ans – de nos dépenses de santé. Nos administrations publiques se sont appauvries en s’endettant : entre 1980 et 2002, leur patrimoine net a été divisé par trois en euros constants ; il n’est plus que de 300 Mds€. Le recours à l’endettement a été le choix de la facilité. Il a permis de compenser une gestion insuffisamment rigoureuse des finances publiques.


Quelles sont, selon vous, les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre ?

Il faut rompre avec la facilité de la dette et se fixer un objectif précis : rétablir l’équilibre de nos finances publiques en cinq ans, en réorientant nos dépenses vers les secteurs les plus utiles à la croissance, à la préparation de notre avenir et à la cohésion sociale. Cet objectif est à notre portée à condition de bien respecter trois principes. Toutes les administrations publiques doivent participer à l’effort de redressement. L’État, pour résorber son déficit en cinq ans au plus,devrait stabiliser ses dépenses en euros courants. C’est réaliste : il s’agit d’économiser 25 Mds€ en tout sur cinq ans, soit moins de 1,5 point du PIB, alors que la Suède ou la Finlande ont réduit leurs dépenses publiques de dix points de PIB entre 1993 et 1998. En ce qui concerne les régimes sociaux, le respect de l’objectif de rééquilibrage de l’assurance maladie d’ici 2009, prévu par la loi, est impératif ; pour les retraites, le rendez-vous de 2008 devrait définir les conditions de l’équilibre de l’ensemble des régimes, y compris les régimes spéciaux, jusqu’en 2020. Les dépenses des collectivités territoriales devraient aussi être maîtrisées.
Il faudrait en outre stabiliser le niveau global des prélèvements obligatoires par rapport au PIB, pendant la phase de rééquilibrage : les adaptations nécessaires de tel ou tel impôt devraient donc être compensées. Surtout, il faut que les dépenses publiques soient intégralement réexaminées sous l’angle de l’efficacité. Cela suppose que le futur gouvernement en fasse une priorité politique et se mobilise pour évaluer avec précision en deux ou trois ans le niveau des moyens humains et matériels nécessaires pour exercer chaque mission, en tenant compte notamment des progrès liés aux nouvelles technologies, et pour procéder aux ajustements indispensables, en développant la mobilité au sein des administrations. Certaines dépenses prioritaires, soigneusement sélectionnées, devraient être préservées, voire augmentées. Ce sont les dépenses inefficaces qu’il faut réduire puis éliminer. Il faudrait aussi analyser l’efficacité de tous les dispositifs d’intervention publique et réorganiser en profondeur l’appareil administratif pour le simplifier, au niveau central comme au niveau local. De nombreux pays, comme le Canada, ont procédé ainsi avec succès. Cette remise en ordre permettrait de remettre nos finances publiques au service de la croissance et de la cohésion sociale.


Quelle marge de manœuvre le vainqueur des prochaines élections présidentielles aura-t-il ? Selon vous, les programmes des grands partis tiennent-ils suffisamment compte des conclusions du rapport, et le thème du désendettement est-il bien traité dans le débat préélectoral ?

Au niveau des finances publiques, le Gouvernement n’aura des marges de manœuvre que s’il les crée par cette remise en ordre. La commission que j’ai présidée était pluraliste. Elle était composée de vingt personnalités qui représentent des courants de pensée très divers. Elle a été unanime, pour le diagnostic comme pour les recommandations. Il faut, en effet, faire connaître ses conclusions à l’opinion publique. L’objectif que nous avons proposé est réaliste et ne mettrait pas en danger la qualité de nos services publics. En fait, la remise en ordre rapide de nos finances publiques redonnerait des marges de manœuvre à notre action publique. Elle est à notre portée. Mais à condition d’agir, et d’agir vite. Cela implique que ce sujet soit bien traité dans le débat électoral.


Si rien n'est fait, ou insuffisamment, quel sera le niveau de risque ?

Notre pays va être confronté dans les prochaines années à un double défi du fait du vieillissement de sa population : celui de la réduction de sa population active, qui pourrait limiter
notre croissance économique potentielle en deçà des 2 % par an actuels, et celui de l’alourdissement des charges de nos régimes de retraite et d’assurance maladie. Si nous ne changions pas nos pratiques, les déficits gonfleraient notre dette publique à 100 % du PIB dès 2014, à 200 % en 2030... Un tel scénario est impossible, car les prêteurs nous sanctionneraient en cours de route. Le plus probable serait qu’une hausse significative et durable des taux d’intérêt nous contraigne un jour à une remise en cause d’une partie de notre modèle économique et social. Il faut absolument l’éviter.


Au-delà des mesures conjoncturelles à adopter, et avec le recul, quelle analyse faites-vous du système qui a conduit à cette situation, et quelles sont vos préconisations pour y remédier en profondeur ?

Les lourdeurs et les incohérences de notre appareil administratif expliquent en premier lieu la gestion peu rigoureuse de nos dépenses publiques. Nous ne cessons de créer de nouvelles structures administratives et de nouveaux instruments d’intervention sans remettre systématiquement en cause ce qui existe. Mais ce sont surtout nos pratiques politiques et collectives qui sont visées. Elles n’incitent pas à vraiment moderniser nos administrations. Et surtout, elles font de l’annonce d’une dépense publique supplémentaire la réponse systématique, et bien souvent unique, à tous nos problèmes. Il nous faut changer nos pratiques. Faire en sorte que chaque euro public soit dépensé avec le même souci d’économie que nos euros privés. Et retrouver le sens de l’intérêt général.

 



“Le recours à l’endettement a été le choix
de la facilité.”

(Photo F. Ardito) 

É. Ballery

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